L’ACTRICE – (ELLE EST NUE SOUS UNE FOURRURE)

Si Marilyn avait survécu à toute cette… à tout ce…
Si Marilyn était toujours là
Elle aurait…
Heu…
Elle serait comme… comme moi
Douce, blonde, calme
Elle se serait retirée de tout ce…
De…
Elle ne ferait plus de régime infernal, plus de…
Elle boirait de bons vins mais elle ne se saoulerait plus
dans des soirées avec… des soirées où…
Si Marilyn était là…
Parmi nous,
Âgée, très âgée, très…
Ronde, blonde…
Elle sourirait mais sans…
Elle ne se serait pas maquillée et elle sourirait sans…
Sans entrouvrir, ou ouvrir la bouche.
Sans regarder l’objectif
Car il n’y aurait plus d’objectif.
Si Marilyn ne voyait plus de psychanalystes, de coachs,
d’acteurs, de metteurs en scène…
De directeurs cinématographiques…
De gens d’argent
De politiques
De mafieux…
Si, après bien des sevrages,
elle ne prenait plus que très peu d’antidépresseurs
Pour arriver à…
Pour supporter… les…
Pour…
Et encore plus, très très peu
d’anxiolytiques
et encore moins et plus du tout
de somnifères
Car les nuits sont belles
sans sommeil
Et les rêves de grenades explosées, d’oranges sanguines étranglées, de pieds coupés…
ne la feraient plus frissonner
de la cervelle jusqu’aux orteils.
Le cauchemar du cœur qui bat de plus en plus lentement ne la ferait plus se dresser la nuit en sueur et en hurlements
Ou… sortir rôder pour…
Si Marilyn ne tombait plus dans les bras des hommes mariés
Des hommes de pouvoir, des mauvais garçons, des calculateurs…
Si elle était tranquille avec des hommes
Elle serait tranquille avec ces hommes
Ne leur demanderait plus de…
D’être comme… des papas gâteaux,
Des Papas Noël, des rois, des pharaons,
Des solutions à…
Ni de lui faire des enfants
Ni rien de tout ce qui la rendait si…
De ce qui la faisait tellement…
Si Marilyn avait été faite pour…
Pour…
Pour la vie…
Elle serait comme moi, peut-être moi.
Elle serait là…
Se foutant de tout au fond au fin fond de…
Se foutant de tout… comme de sa première…
Comme… heu…
Être fragile ou pas. Être belle. Ou pas. Être mince. Ou pas…
Être…
Ne l’encombrerait plus.
Elle chanterait… juste.
Désaccordée de…
Elle chante.
Arrêtée mais allant… comme si…
Comme…
Absente à la vie, celle qui…
Celle dont on ne trouve pas qu’elle donne
assez de… de joies.
Pas plus absente au fond que lorsqu’elle était là
À peu de choses près… là
Statufiée déjà
Pétrifiée déjà
Comme… là
Piquée au jeu
Comme je suis
Là.
Voyez je suis de marbre

Enfin froide
Enfin roide
Mon feu s’en est allé,
S’en est allé mon feu,
À des années-lumière…
C’est une chaleur fossile qui se dégage de moi
Vous la sentez oui
Quand même
Malgré tout… toute cette…
Ce sentiment… cette… heu… sensation, oui.
Oh, j’ai des frissons !
C’est étrange
Comme… l’empreinte de la chose qui ferait exister la chose…
Ça va ça vient à fleur de peau
Pour s’en retourner jusqu’au lieu inaccessible
Irrésistible
Intouchable
De l’un des innombrables centres de celle que je fus.
Maintenant il est tard
Tout serait à refaire
Chirurgicalement.
Je n’ai pas peur du bistouri.
Vous les voyez mes cicatrices
Crucifiées sur le Celluloïd des planches.
Je n’ai plus peur de rien
Ni des sommeils artificiels
Des cures de belle au bois dormant… ni…
Venez à moi scalpels, injections, goutte à goutte,
Cathéters, perfusions, anesthésies bienfaisantes,
Locales ou générales
Ô my sister morphine !
Dents blanchies, haleine fraîche, sourires étudiés, lèvres mouillées,
Cils allongés, arcades épilées en accent circonflexe
Mais pas celui du théâtre
Celui du cinémâ ! Ah !
Marilyn a mis un accent circonflexe au “a” de cinémâ !
Un accent comme… comme du sud… comme…
un bruit de fruits, de dents et de fruits
Comme… croquer dans une pomme…
Avec une mouche aussi
Cette mouche piquée d’un noir velouté sur la joue
Visage tartiné de make-up soyeux
Mascara noir de noir
Paillettes et… gloss
L’actrice Marilyn est sismique
Ce qui n’est pas donné à toutes les actrices
Sismique, tellurique, vibratoire
Frémissante
Une eau glacée qui bout !Vous savez
Comme quand un petit nuage masque
Un court temps le soleil sur la peau
Faisant que la lumière bouge, à peine, disparaît, vient.
Une sorte de… comme une grâce extérieure
Qui l’air de rien, met en jeu le puzzle
des volumes, fait rouler les espaces
du nez, du front, du menton, des pommettes…
Ce hasard heureux d’un ensoleillement
Et d’un petit nuage passager
Marilyn les porte en secret, enfouis, irrepérables,
Une météo intérieure.
Elle existe, perdue dans le fin fond interstellaire
Et retrouvée par vous,
Cette… ce… les gens ? Le public ?
Mon envie de vous
Mon envie de moi
Votre envie de moi
Vos yeux stupéfaits
Votre cœur qui bat
Lui,
Encore
Je l’entends qui bat, lui
Encore
Encore
Encore.
(SILENCE)
Moni Grégo.
PRÉFACE
Paris. Un soir d’été. Place Saint-Sulpice. Un café. Pas n’importe quel “café“. LE CAFÉ DE LA MAIRIE. Celui qui ferme son premier étage pour qu’on puisse réaliser une messe magique, un acte magique : lire du théâtre.
Pas n’importe quel “théâtre“. Une pièce. LA PIÈCE. Et pas n’importe quel “auteur“. L’AUTEUR.
UN AUTEUR FEMME EN PLUS !!!!
Et (bis) pas n’importe quelle “femme“. LA FEMME.
Car il s’agit de Moni Grégo.
Moni a toujours été pour moi une Femme de la Renaissance.
“On“ parle d’habitude de “l’Homme de la Renaissance“.
“On“ ne cite jamais, on oublie, on ignore la Femme de la Renaissance.
“On“ se limite à faire de la littérature autour du sourire de Mona Lisa, un certain sourire. Une “mona“ (singe en espagnol) “lisa“ (lisse) ce qui nous faisait beaucoup rire (nous les jeunes cubains) à notre époque de lycéens.
Le sourire de la Mona…
Voilà “le concept“ du mâle historien par rapport aux dames de la Renaissance. Celles qui se taisaient parce qu’elles avaient peu de choses à dire. Ou plutôt : “celles n’avaient rien à l’intérieur de leurs crânes“. Un cerveau de la taille d’un pois chiche.
Et bien non, messieurs : les Femmes de la Renaissance existaient. En France, en Angleterre, en Italie, en Espagne… Je ne vous donnerai pas les noms, je ne ferai pas l’inventaire. À vous d’aller au charbon. À vos ordinateurs, les mâles ! Cherchez la Femme -les Femmes !-Messieurs !
Moi, je ne citerai qu’une Seule Femme : Moni Grégo.
Actrice, écrivaine, auteur dramatique… Ou plutôt : Moni Grégo, écrivain.
Je n’aime pas cette écrivaine, un mot au féminin “pervers“. Je soupçonne que derrière la tête de ceux qui à l’Académie ont accepté “l’e“ après écrivain il y avait plutôt le désir d’insinuer (oh les roublards !) qu’elles écrivent… vainement. Par pure vanité !
Quant à auteure… Je préfère mourir plutôt que d’accepter ce barbarisme chargé de mépris.
Donc, Moni Grégo, actrice, auteur, metteur en scène. Quoi que metteuse en scène apporte une nuance subtile. Cela rappelle le mot « entre metteuse » que Don Miguel de Cervantès et Saavedra aimait tellement.
Moni Grégo est aussi chef d’entreprise car, si je ne me trompe pas, elle dirige une compagnie de théâtre.
Femme de cultur(elle), donc. Animatrice. Je sais de quoi je parle, j’ai eu l’honneur d’avoir été invité à Sète, le fief de Moni Grégo. Elle aime sa ville et toute la ville la connaît. Et (oui !) toute la ville admire Moni car elle se donne beaucoup de mal pour faire briller cette cité au nom si délicieux de… Sète.
Place Saint-Sulpice. Premier étage d’un café mythique : Le Café de la Mairie, celui de Perec ! Il y a (passons au présent historique) de nombreuses tables et de encore plus nombreuses chaises. Elles sont toutes occupées.
C’est ce qu’un critique du Figaro ringard et réactionnaire, Monsieur Jean-Jacques appelait “une belle salle“.
Diable que oui ! Une très belle salle de café avec un public extrêmement varié. Quelques personnes “âgées“ (dont moi-même), quelques ex-soixante-huitards qui assument le fait d’être d’ex-soixante-huitards, quelques couples très jeunes… Des acteurs de théâtre, des étudiants, des admirateurs de la dame Moni (dont moi-même).
J’ai eu la joie, le privilège d’être assis à côté de l’Auteur.
But du rendez-vous ? Lire plusieurs textes de Grégo. Les uns plus intéressants, plus drôles, plus étourdissants que les autres.
Mais…
Et voici que notre collègue annonce la lecture d’une nouvelle pièce : OH MY LADY MARILYN.
Méfiance ! Même s’il s’agit de Moni Grégo. Je suis un adorateur de la Déesse Monroe. J’ai tous ses dvd : Dieu existe, nous pouvons voir la filmographie complète de Norma Jeane Baker ! J’ai une collection de calendriers avec les photos de Marilyn. Et, entre autres, la collection de Norma Jeane à poil ! Plus vicieux encore : je prends le café dans une tasse qui montre l’image de… Qui ?
Tendu, inquiet, en état d’alerte, je commence à écouter le texte inachevé de Moni Grégo.
Peu a peu, je ferme les yeux. Je ferme toujours les yeux quand j’entends de la belle, de la grande musique.
Et ce que Moni nous propose est un texte musical, un poème en prose, ou une prose qui saute les barrières poétiques.
“Voyez je suis de marbre
Enfin froide
Enfin roide
Mon feu s’en est allé
À des années lumière
C’est une chaleur fossile qui se dégage de moi
Vous la sentez oui
Quand même
Malgré tout… toute cette…
Ce sentiment…cette heu… sensation, oui.
Oh, j’ai des frissons !
C’est étrange
Comme… l’empreinte de la chose qui ferait exister la chose…
Ça va et ça vient à fleur de peau
Pour s’en retourner jusqu’au lieu inaccessible
Irrésistible
Intouchable
De l’un des innombrables centres de celle que je fus.“
Fin de la lecture. J’ai les larmes aux yeux.
- “Tu dois terminer ce texte merveilleux, Moni“.
- “Nous verrons“, dit-elle émue, à son tour, par ma si sincère émotion.
Et voici que mes désirs sont comblés :
Je reçois son texte par la poste.
Oh my Lady Marilyn est là. C’est sûr il sera publié !
Et Moni Grégo me fait un cadeau.
Un grand cadeau. Celui d’écrire ces lignes.
Je peux évoquer pour les absents, noir sur blanc, cette sublime nuit d’été à Paris.
Merci, Moni.